SOUS LE SIGNE DU SERPENT


Un jour de novembre 1953 dans la cour d’honneur de l’ancienne école du service de santé, avenue Berthelot à Lyon, les « Santards » de 1re année recevaient, non sans émotion, l’insigne de poitrine scellant leur appartenance à cette institution. Je n’arrête pas de contempler les « émaux » et les « métaux » (comme disent les héraldistes) des blasons des deux villes, sièges successifs de la biséculaire E.S.S.M. : Strasbourg et Lyon. Sous la pointe des deux écussons ondulent les quatre mots latins de la devise : Pro Patria et Humanitate. Et tout en bas, l’émail blanc de l’étoile à cinq branches de la Légion d’honneur. Entre les deux armes parlantes municipales il y a quelque chose. Mon voisin sur les rangs a l’air de s’y connaître. Je lui demande ce que cela signifie :

— « Tu vois bien. Une épée pointe en bas »
— « Ça, je sais, mais le reste? »
— « Un miroir et un serpent en spirale autour de la lame. Ne me demande pas ce que cela veut dire. Je sais seulement qu’on l’appelle « caducée », caducée militaire, bien sûr ».

Le seul insigne que j’ai jamais porté jusque-là était une épinglette (on ne disait pas encore un « pin’s »). Un crâne et deux tibias, réservés aux étudiants de P.C.B. à Rennes. Mon caducée de poitrine, je le verrai un peu partout, sur le velours des revers de veste, sur le calot (bonnet de police en langage administratif), sur les boutons dorés… Les blasons seront remplacés par deux rameaux de feuillage : chêne et laurier.

On m’eût bien étonné si on m’avait dit que cette image était un faux, disons que l’appellation était usurpée. On avait fait un « qui pro quo » au vrai sens de ce mot, celui qu’employaient les apothicaires quand ils substituaient un produit à un autre dans leurs préparations.

MERCURE, PRUDENCE, ESCULAPE


— « Lacez heaumes, seigneurs chevaliers, lacez heaumes, hissez bannières ».

Et quelques minutes plus tard :

— « Aux lances ».

Où est-on, de quoi parle-t-on? Nous sommes dans un champ clos ou place d’armes. C’est un héraut qui parle, caracolant entre tribune et lice. Il annonce à grands cris l’entrée imminente des tournoyeurs. Chacun des hérauts, variante aristocratique des crieurs publics, brandit une baguette de laurier personnalisée, c’est-à-dire décorée à sa guise. Cette baguette est un « caducée », le caducée authentique. Le mot vient du grec « karuk » message. Il existe un messager, c’està- dire un porteur de caducée beaucoup plus célèbre. C’est Mercure, Hermès chez les Grecs; son caducée a traversé les siècles, personnalisé lui aussi : deux ailes et deux serpents. Hermès est le messager des dieux, un Saint Michel archange païen en quelque sorte. Il ne descend pas du Ciel mais de l’Olympe. Les ornements de son caducée attestent ses fonctions. Le messager des dieux est aussi le dieu de l’éloquence, de l’habileté et de la ruse. Les Grecs ont fait de lui le dieu du commerce. Les deux ailes symbolisaient ces qualités. Quant aux serpents ils sont là apparemment par hasard. Un jour il a réussi à séparer deux vipères qui se battaient. Il leur a jeté son caducée ailé autour duquel elles se sont aussitôt enroulées. (On aurait pu faire de Mercure le dieu de la paix). De toute éternité le serpent est réputé pour sa prudence.

Celle-ci n’est pas du domaine de Mercure, elle appartient à un autre hôte de l’Olympe, une déesse : Prudence, traditionnellement représentée miroir en main. Ce n’est pas pour contrôler l’esthétique de son visage mais pour surveiller ses arrières. Et traditionnellement aussi, on voit dans ce « rétroviseur » l’image d’une tête de serpent. Eh oui ! L’animal rampant est bipolaire : tantôt bienfaisant, la prudence, tantôt menaçant, l’attaque. Il va de soi que le service de santé dans ses emblèmes n’a pas retenu ce « mauvais côté ». Son serpent n’est pas celui de Mercure mais d’esculape? Qui est Esculape?

PAROLE, HERBE, COUTEAU


C’est le dieu de la médecine, plus exactement de l’art de guérir, un art à trois composantes : la médecine, la chirurgie et la pharmacie, de façon plus imagée et plus littéraire : la parole, l’herbe et le couteau. Le premier médecin dont l’histoire ait conservé le nom n’avait pas de baguette mais un bâton sur lequel il s’appuyait lorsqu’il se rendait chez ses malades. Un jour en sortant de la ville d’Epidaure il rencontre un serpent. Et celui-ci s’enroule autour de son bâton. Notre marcheur se dépêche de le faire glisser à terre et l’assomme. Il continue son chemin. En se retournant il aperçoit un deuxième reptile qui se dirige « ventre à terre » vers son congénère en difficulté et lui apporte des brins d’herbe qu’il a en bouche. Ceux-ci ont un effet miraculeux : le serpent laissé pour mort reprend vie. Médusé et instruit par cette expérience, Esculape se servira de plantes identiques pour les besoins de son art.

Cette mémorable histoire est à la base de l’art de guérir, disons de deux de ses trois branches : la médecine et la pharmacie. L’iconographie traditionnelle montrera toujours l’archétype de la médecine avec un bâton « serpentaire », c’est-à-dire avec un serpent enroulé autour de lui. Pas de miroir, comme on l’a vu dans cette histoire de guérison. Un ancêtre de nos « publicitaires » mal renseigné a confondu le manche du miroir de la déesse avec le bâton de marche du premier médecin.

Avant la Révolution, avant qu’elle n’ait supprimé les corporations, celles-ci s’identifiaient par des sceaux, des blasons, des enseignes. La plus grande fantaisie régnait dans la composition de ces emblèmes imagés dans les trois branches de l’art de guérir, plus exactement l’art de soigner. J’ai sous les yeux deux pages du livre « la santé en Bretagne » où figurent quelques blasons d’apothicaires du XVIIIe siècle. Pilons et mortiers se taillent la part du lion dans les « instruments » encadrés par des spirales serpentaires. Mais les reptiles vont toujours par deux, comme dans le caducée de Mercure.

Chez les médecins il devait en être de même, comme si on avait oublié Epidaure et son médecin. La République naissante allait mettre bon ordre à cette aimable anarchie, du moins dans le service de santé des armées. Un règlement du 20 thermidor an VI décrit l’attribut devant être estampé sur les boutons d’uniforme des officiers de santé. Son modèle est conforme au projet déposé en germinal an III et actuellement conservé dans les archives du musée du Val-de-Grâce. C’est le célèbre chirurgien Louis, chirurgien-major à l’armée du Rhin qui en a été le promoteur.

Une légende accompagne le dessin et dit que le serpent d’Epidaure enlace un faisceau de trois baguettes, figurant les trois branches de l’art de guérir. À leur sommet se tient un coq… « symbole de la vigilance en la République française ». Cette allusion est incongrue et cocasse quand on se rappelle que le roi de la bassecour a été choisi pour être emblème de la France à la suite d’un calembour (« gallus ») signifiant pour César à la fois « coq » et « gaulois ». L’ensemble de la composition s’inscrit entre deux branches de chêne avec feuilles et fruits.

Ce règlement est sérieusement modifié en l’an XII, 1er vendémiaire. Le Premier Consul à quelques mois de son couronnement ne voulait pas du coq comme représentant de la France, cet oiseau « gratteur de fumier ». Il suggéra aux responsables de remplacer ce volatile non pas par l’oiseau impérial mais tout simplement par un miroir, celui de la déesse. Du coup la prudence était deux fois mise à l’honneur, dans l’animal à sang-froid et dans l’objet emblématique de la déesse éponyme. Certes vigilance et prudence sont nécessaires à l’officier de santé, mais sont-ce là des vertus suffisantes pour exercer son art? Le bâton d’Esculape se trouve par la même occasion métamorphosé en manche de miroir, mais un manche à trois cannelures évoquant les trois spécialités. L’encadrement n’est plus un double rameau de chêne mais un de chêne et un autre de laurier, armes parlantes depuis l’Antiquité des vertus civiles et des vertus militaires. Pas d’épée dans ce « logo », ce qui est plus confortable pour le reptile enlaceur, on en conviendra. Pas de mention de caducée dans le texte du règlement.

Une décision ministérielle du 14 juin 1879 le fait apparaître. Prenant le manche du miroir de Prudence pour le bâton de marche d’Esculape et confondant ce dernier qui n’a qu’un serpent enroulé, celui d’Epidaure, avec la baguette de Mercure, qui en a deux, un obscur rond-de-cuir a qualifié de « caducée » l’attribut de service de santé. C’est ainsi qu’on en est venu aujourd’hui à employer le mot caducée pour désigner non seulement l’attribut militaire mais aussi le civil. « Caducée » également celui des pharmaciens — autre nom depuis la Révolution des apothicaires —qui montre un reptile à trois méandres buvant dans une coupe, celle d’Hygie, la fille d’Esculape; finis le pilon et le mortier, réservés aux préparateurs. Une instruction ministérielle du 21 juin 1985 rappelle, mais en vain, que l’attribut du service de santé des Armées ne doit pas être confondu avec le caducée de Mercure. Le langage n’est pas seul à se tromper. Le dessin de l’attribut a fait l’objet de maintes variations, à la convenance des artistes. L’actuel insigne du béret n’offre-t-il pas trois mais cinq cannelures? Un vrai faisceau de licteur !

VICTOIRE OU DÉFAITE


Un proverbe de mandarins dit « est vrai ce que je crois vrai ». À l’issue de cette courte analyse, plus un divertissement qu’une étude savante, je suis tenté d’en dire autant. Que notre caducée militaire soit né d’un quiproquo, dû à la négligence d’un bureaucrate ignorant le grec et le symbolisme, ce n’est pas très grave. L’usage l’a adopté et l’usage est roi. Pour corriger cette terminologie fantaisiste et fallacieuse, pour s’accrocher à tout prix aux racines grecques chères au coeur des disciples d’Hippocrate et d’Esculape, il faudrait déterrer un néologisme issu de « bakteria », en grec ancien « bâton ». On devine le tollé que provoquerait cette « mise à jour ». Depuis les géniales découvertes de l’Autrichien Semmelweiss et du grand Pasteur, qui oserait déloger les bâtons minuscules mais combien envahissants qui investissent nos « économies »? Force est de respecter le « qui pro quo », la baguette à la place du bâton. Et alors ! À quoi sert un insigne ! À identifier, comme le font noms de baptême, surnoms ou pictogrammes. Tout le monde connaît le caducée. Qu’il descende d’un dieu, d’un homme ou d’une vipère, il est là.

Le caducée militaire qui m’avait émerveillé en 1953 a une signification sensiblement différente de son homologue civil. Il vaut pour toutes les branches de l’art de soigner — qui est quand même un mot plus « prudent » que guérir . Il vaut pour tout le service de santé — le bâton d’Esculape sert aux pharmaciens, mais sans la coupe d’hygie. Notre caducée, brodé sur le velours des pattes d’épaule ou estampé sur les boutons dorés des uniformes sert à nous distinguer des autres militaires. Les membres de ce service pas comme les autres savent qu’ils doivent venir en aide aussi bien aux vaincus qu’aux vainqueurs, aux ennemis qu’aux amis. Victoire ou défaite sur un champ de bataille ne change pas grand-chose à l’exercice de la profession. Tous les anciens « Santards » ont en mémoire les nobles paroles de leur grand « ancien », le baron Larrey, chirurgien de l’Empereur, nobles paroles gravées en lettres d’or sur une plaque de marbre dans le « grand amphi » de la « boîte » — de la « vieille boîte » pas encore « délocalisée » à Bron : « Allez où la patrie et l’humanité vous appellent et soyez toujours prêts à servir l’une et l’autre ».

Médecin en Chef Henri-Jean TURIER